01/02/2005 | Le Figaro | ENVIRONMENT
Par Serge Lepeltier
Parler aujourd'hui d'écologie amène à un constat mitigé. Si beaucoup a été fait, il nous faut bien reconnaître que l'essentiel reste à faire. Les progrès ne produisent pour l'instant que des effets marginaux. Ils sont plus que compensés par l'évolution des comportements.
Nous abordons le XXIe siècle dans une situation paradoxale : nous disposons d'instruments exceptionnellement performants pour faire face aux enjeux de l'écologie globale. Nous sommes parfaitement au fait de la gravité de ces enjeux. Notre aptitude théorique à y faire face n'est pas douteuse. Et pourtant nous n'avons pas vraiment entrepris la grande politique écologique que ces enjeux appellent.
Que se passe-t-il donc ? Quelle est cette paralysie qui saisit le monde au moment où il est le mieux informé sur les risques et le mieux doté en solutions ? Quelles idées, quelle démarche, permettront de débloquer la situation ?
Ma conviction personnelle est que le problème principal de l'action écologique est politique : lorsque les sujets deviennent cruciaux, lorsqu'il faut, pour protéger l'environnement, s'engager dans une direction qui demande de grands investissements, le processus de décision s'enlise. Cela est vrai dans tous les pays; chez nous, on l'observe sous toutes les majorités.
Je crois cependant que l'on se satisfait, pour rendre compte de cette situation, d'explications trop rapides. Les groupes de pression économiques seraient opposés à toutes les réformes coûteuses et les gouvernements les entendraient trop bien. Ou encore l'opinion elle-même ne serait pas prête à accepter des bouleversements, comme ceux qui porteraient atteinte à la «culture automobile» chère à nos contemporains.
Toute politique un peu innovante suscite des oppositions et engendre, au moins dans un premier temps, des coûts. Si les politiques écologiques ne se distinguent pas des autres sur ces deux points, elles ont deux vertus remarquables : globalement, elles bénéficient d'un appui très fort de l'opinion, ce que les sondages démontrent depuis des années; par ailleurs, beaucoup d'entre elles engendrent assez vite des bénéfices économiques notables, en diminuant les consommations de combustibles importés, en améliorant la santé publique, en favorisant le tourisme etc.
J'ai donc du mal à me persuader que les politiques écologiques échoueraient pour des raisons aussi banales dans la vie démocratique que l'existence d'oppositions ou la présence de coûts. Il me semble que la jeunesse de ces politiques et la façon dont elles sont venues s'insérer dans le débat public constituent une explication plus convaincante des blocages actuels : l'écologie politique reste largement à construire.
Il nous faut faire vivre l'écologie en politique. Pour moi, l'écologie n'est ni de droite ni de gauche. Elle est en quelque sorte transversale et doit dépasser les clivages politiques. Il n'en reste pas moins que, pour exister et être défendue, elle doit être construite aussi bien à droite qu'à gauche.
Le faible intérêt de la classe politique pour les questions écologiques explique sans doute l'existence des «partis écologiques» ou «verts». Mais il s'est avéré difficile de ne mobiliser l'électorat que sur la seule thématique écologique et ces mouvements ont fini par se préoccuper plus de questions de société que d'écologie au sens strict. Ils illustrent de façon caricaturale cet échec de l'écologie politique spécialisée.
Comment sortir de cette impasse ? Un premier objectif me semble évident : la culture et la sensibilité écologique doivent exister sur l'ensemble du spectre politique, et notamment à droite. Je souhaite pour ma part y contribuer en montrant qu'engagement écologique et engagement gaulliste au sein de la droite parlementaire peuvent se conforter.
Une responsabilité particulière incombe à la droite parlementaire française : réconcilier économie et écologie. La tradition de la droite parlementaire est de se préoccuper de la santé de l'économie, de sa croissance, de l'esprit d'entreprise. Réglementations et contrôles sont indispensables; le domaine de l'environnement leur réserve à juste titre une large place. Mais cette action administrative ne peut pas à elle seule produire l'innovation dont nous avons besoin. Il faut donc encourager l'innovation privée, orienter le marché pour qu'il donne les bons signaux plutôt que de le négliger, développer des outils économiques et fiscaux incitatifs.
Le système des allocations des quotas d'émissions de gaz à effet de serre avec bourse d'échanges est le bon exemple. Il a heureusement été préféré à un système de normes qui aurait été plus coûteux, sans plus d'efficacité. Les possibilités offertes par une fiscalité écologique doivent de même être approfondies. Exemptions fiscales en faveur des éco-entreprises, modification des prix par le biais de l'impôt en vue de favoriser les énergies ou les techniques les plus favorables à l'environnement, stimulation fiscale de la recherche environnementale : le champ est vaste.
L'objectif central doit être de rendre compétitifs les produits les moins polluants. C'est à cette réflexion que doit s'obliger la droite parlementaire française.
Je veux aussi faire partager une conviction : l'Europe est l'avenir de l'écologie. C'est en effet dans cet espace, où tant d'idées nouvelles sont nées, que le combat écologique doit être mené. C'est dans cette réunion de pays riches et développés que doivent s'inventer les stratégies de demain, c'est là que réside le terrain des compromis d'avenir entre économie libérale et souci collectif du cadre de vie. La pollution ne s'arrête pas aux frontières ; aussi notre combat doit-il les dépasser.
Je vois là bien des raisons qui devraient faire de tous les acteurs et militants de l'écologie d'ardents défenseurs du «oui». Les incantations ne suffisent pas à transformer une culture politique. Il faut que l'opinion publique soit de plus en plus sensibilisée à ces questions.
Comment ?
L'école, d'abord. Pour rentrée scolaire 2004-2005, un programme d'éducation à l'environnement est enfin en vigueur dans nos établissements scolaires. L'effet formateur des événements médiatiques ensuite. Les catastrophes écologiques spectaculaires sont bien médiatisées mais on ne peut les souhaiter. Les grands débats sur des sujets difficiles peuvent aussi y contribuer. Quelle que soit la difficulté, mon rôle en tant que ministre de l'Ecologie est de ne pas occulter les débats mais au contraire de les susciter. Le débat sur une réforme écologique fait toujours progresser les esprits : le débat révèle non seulement qu'il y a un problème mais aussi qu'il existe des solutions.
La faiblesse du ministère de l'Ecologie n'est que le reflet d'une situation politique structurelle. Les ministres de l'Ecologie, les uns après les autres, ont des difficultés à faire adopter les politiques qui résoudraient rapidement et sûrement les problèmes environnementaux. La vraie question qu'ils doivent, que nous devons nous poser est la suivante : notre action permet-elle de déplacer les équilibres, aboutit-elle à une opinion plus exigeante, à une culture économique plus ouverte à l'Ecologie, à une classe politique plus sensible à ces questions nouvelles ?
L'action politique est si difficile que l'on peut être tenté de répondre non à ces questions. C'est ce qu'avait fait, on s'en souvient, le premier ministre de l'Environnement de notre République, Robert Poujade, quand il avait intitulé son livre de souvenirs Le Ministère de l'impossible. Et pourtant, trente-cinq ans après, il saute aux yeux que son action a été couronnée de succès : ce qui lui paraissait impossible a été fait ; ce qui nous paraît difficile se fera. Mais, comme toute aventure politique, l'aventure écologique suppose des responsables motivés et des citoyens informés et intéressés. Là se trouve, plus que dans le détail technique des actions gouvernementales, le véritable enjeu.
Serge Lepeltier Ancien Ministre de l'Ecologie et du Développement durable
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